Pinar Selek, symbole de résistance

Pinar Selek, symbole de résistance

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Pinar Selek est une femme à connaître et à reconnaître.
 Forte et sensible à la fois, elle est une attachante douce rebelle.
Sociologue, militante féministe, antimilitariste, pacifiste et écrivaine turque exilée en France,
elle est sans doute un des plus importants symboles de résistance aujourd’hui.

Sociologue et écrivaine turque, Pinar Selek est enseignante à l’université de Nice-Sophia-Antipolis, à Nice
Sociologue et écrivaine turque, Pinar Selek est enseignante à l’université de Nice-Sophia-Antipolis, à Nice

Armée d’un sourire contagieux et de mots fondés et poignants, elle dit ce qu’il faut sans perdre la tendresse. Libre. Libre d’être. Libre de penser. Libre d’exprimer, de s’exprimer, malgré les tentatives pour la faire taire. Malgré son exil forcé. Malgré un acharnement judiciaire et infondé qu’elle subit depuis 20 ans. Elle résiste. Au nom d’une vraie justice. Elle cite le philosophe Gramsci pour expliquer sa résistance quotidienne : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ». Cette phrase, extraite d’une lettre du philosophe italien à son frère Carlo, écrite en prison, n’est pas anodine. « Je me libère tous les jours. Par mes idées. Par mes choix » dit-elle avec ses mots, « des mots qui arrivent directement du cœur ». Simples et sincères. Impossible de ne pas être impacté, tellement ils sont ressentis dans son visage, dans sa voix. Tellement elle incarne cette liberté. Malgré sa situation.

En effet, l’histoire de Pinar Selek fait partie de ces récits qui impressionnent et qui encouragent en même temps. En 1998 elle est arrêtée dans le cadre de ses recherches sur la question kurde en Turquie. En prison, elle refuse de livrer à la police l’identité des militants sur lesquels elle conduisait ses travaux de sociologue pour une question d’éthique et de considération. Elle fut donc torturée. Physiquement et psychologiquement. « Résister c’est savoir dire non. C’est refuser l’injustice », explique-elle, elle qui est restée 2 ans et demi emprisonnée. Une situation terrifiante et éprouvante dont horreur et humiliation étaient son quotidien.

Une fois sortie, pour la punir également en dehors des barreaux, sa paix lui a été enlevée. Car la Justice Turque l’a associée à un crime avec lequel elle n’avait aucun lien (un attentat dans le Bazar aux Epices d’Istanbul). Depuis elle est poursuivie et menacée. Déjà acquittée quatre fois, un cinquième procès est en cours. Elle risque la perpétuité. L’explosion dans le marché a été confirmé accidentelle depuis toujours, mais l’acharnement de l’Etat est sans limite et sans scrupule. C’est une des affaires judiciaires les plus emblématiques de la répression que subissent les intellectuels, universitaires étudiants, artistes et journalistes en Turquie aujourd’hui. « C’est très dur », avoue-t-elle en ajoutant : « Mais j’ai beaucoup de soutien. Chaque ville où je suis passée, j’ai créé des liens très forts. J’ai aussi beaucoup de gens en Turquie qui m’envoient des messages d’encouragement régulièrement. Et j’ai ma famille ». Une famille unie et présente, comme démontre l’extraordinaire geste de la petite sœur de Pinar, Seyda, qui est devenue avocate juste pour venir en aide à sa défense. « Elle est ma moitié, mon côté fort », confie-t-elle mélancolique. Partie en exil en 2008, Pinar a vécu à Cologne, Düren, Berlin, Paris, Strasbourg, Lyon. Actuellement elle vit à Nice, où elle enseigne les sciences politiques à l’université Nice-Sophia-Antipolis depuis 2016. En 2017, elle obtient la nationalité française.

UNE PLUME MESSAGÈRE

Écrivaine active quand elle était en Turquie, elle n’a jamais cessé d’écrire. Essais, romans, contes pour enfants. Sa plume est trempée dans son expérience de vie. Dans les vérités recherchées, vues et vécues. Dans la richesse de ses rencontres, source majeure de ses choix d’existence. Quelques-uns de ses livres sont traduits en français*, comme Parce qu’ils sont arméniens et La Maison du Bosphore. Tous ont été publiés en Turquie. « Je continue à être dans mon pays de cette façon. Avec mes mots. Ils (la Justice Turque, ndlr) ne peuvent pas m’effacer. Du tout…du tout… », dit-elle fermement et sûrement. Plusieurs lecteurs lui envoient des photos de ses œuvres dans des librairies turques. Sympathisants à sa cause, à sa personne, à sa force.

Son écriture ne laisse personne indifférent. Pinar Selek a une façon à elle, simple, sensible et profonde, de provoquer la mise en question. De stimuler la réflexion critique et la prise de conscience avec des faits. Elle a la capacité de bousculer les certitudes avec la présentation d’une réalité, une vraie, pas celle que le confort de l’habitude propose. Les thèmes qu’elle choisit, donc, ne sont pas toujours commodes, car lucides et creusés, ce qui dérange évidemment le gouvernement turc et qui lui vaut des pressions. Comme en 2008, quand elle publie son livre Sürüne Sürüne erkek olmak (Devenir homme en rampant) sur la construction de la masculinité dans le contexte du service militaire. A la suite de cette publication elle fera l’objet d’intimidations, de menaces téléphoniques et d’articles diffamatoires dans la presse.

Les tentatives de lui faire peur sont constantes. Mais elle résiste. Elle continue son travail. Elle maintient sa pensée. Elle défend ses convictions basées sur le besoin autrui. Sur la connaissance respectueuse de l’autre. Car elle ne pourrait pas faire autrement. Car c’est sa façon d’être. « S’intéresser aux autres c’est être heureux même si on souffre », dit-elle dans un sincère élan d’empathie. « Je ne croise pas les bras en me demandant pourquoi certaines choses ne changent pas », écrit-elle dans son livre Parce qu’ils sont arméniens, mix d’autobiographie et de témoignage social et historique pour une mise en lumière de ce peuple persécuté.

ENGAGEMENT DANS LA PEAU

L’envie de faire sa part, de ne pas se résigner à l’inertie complice, commence quand Pinar s’inscrit en sociologie à l’université de Mimar Sinan d’Istanbul en 1992. Elle pense déjà, à l’époque, qu’il faut « analyser les blessures de la société pour être capable de les guérir ». Elle est depuis, et toujours, proche des minorités. Pour comprendre et surtout pour faire comprendre au plus grand nombre. Pour éclairer à travers des vraies informations. Pour enlever des tabous.

Elle a vécu dans les rues d’Istanbul avec des enfants et des adultes sans domicile fixe. Elle a écrit un livre sur les transsexuels et travestis qui se battaient contre les violences policières et nationalistes. Un texte pour toucher l’opinion publique afin de construire une solidarité par la compréhension. Féministe engagée, elle a aussi co-fondé l’association Amargi qui se mobilise contre les violences faites aux femmes. Association qui ouvre d’ailleurs la première librairie féministe au centre d’Istanbul. En France elle suit de manière très assidue la cause des migrants et migrantes. « Militer, ça devrait être naturel. C’est une question de sensibilité. Quand tu aimes les autres, c’est automatique », explique-t-elle en complétant sa phrase avec le légitime poids de son expérience : « Tout le monde peut trouver une façon d’intervenir face à une injustice, une inégalité ».

Solaire et enthousiaste, juste et réaliste, pour Pinar Selek « rien n’est plus précieux que de lutter pour la justice »
Solaire et enthousiaste, juste et réaliste, pour Pinar Selek « rien n’est plus précieux que de lutter pour la justice »

La cause de Pinar Selek intègre son vécu, ses rencontres et son envie de comprendre. « L’engagement est lié aux choses que nous vivons. Nous pouvons apprendre tout le temps. Si on ouvre les portes, si on apprend à écouter, on reçoit tous les jours. J’apprends et je transmets », dit-elle. Mais l’éducation, l’information et l’ouverture d’esprit de ses parents ont aussi été importants dans ses prises de position. « J’ai grandi dans une famille qui a beaucoup souffert, mais qui était heureuse. Dans ma maison on mangeait, on chantait, on discutait avec tout le monde », se souvient-elle. Sa mère, Ayla Selek, tenait une pharmacie, lieu d’échanges et de rencontres. « Elle allait toujours vers les autres » dit Pinar, fièrement. Son père, Alp Selek, est avocat, défenseur des droits de l’Homme. Il a, lui aussi, été en prison au début des années 80 pendant le coup d’Etat dans leur pays. Enfin, son grand père, Haki Selek, est un pionnier de la gauche révolutionnaire et cofondateur du parti des Travailleurs de Turquie (TIP).

ÉCLAIRAGE D’ESPRITS

Malgré son héritage idéologique, Pinar Selek n’est pas liée à la politique et elle n’a pas intention d’y parvenir un jour. Elle croit plutôt aux actions de groupes, dans le travail solidaire, tout simplement. « Je ne serai jamais dans un Parti. Je suis très libertaire. Je ne crois pas dans les organisations centristes, mais en celles horizontales », clarifie-t-elle, elle qui s’est toujours investie dans les combats portants sur les droits des minorités, des exclus et des opprimés. Elle, qui travaille dans le fond et en profondeur pour obtenir des changements réels. « La circulation des idées et des expériences provoquent parfois des heurts mais aussi de nouveaux processus de transformation ».

Une mutation qu’elle attend et suit dans la société turque, malgré le régime autoritaire du Président Recep Tayyip Erdogan (juste réélu), qui est loin de la vision humaniste et pacifiste de Pinar Selek. Un panorama qui ne lui enlève pas le rêve de retourner un jour dans sa Turquie natale, pas parce qu’elle est turque mais parce qu’elle fait partie de cette riche diversité qu’elle a toujours défendue. Et aussi parce que comme dit un adage mentionné dans un de ses livres « celui qui a bravé les yeux du serpent ne s’assagit point ». Un exemple de courage contre une inertie qui peut anéantir par le manque de réflexion et d’action.  « Observer, écouter, apprendre à témoigner est un très long voyage vers la liberté…qui ne peut pas s’accomplir par le seul fait de s’opposer. La liberté doit être conquise… et soigneusement entretenue », dit-elle, maître de sa parole.

En effet, quand on s’approche de Pinar Selek, quand on connait ses écrits, quand on écoute son témoignage, quand on découvre ses idées et sa façon responsable et sensible de les partager, quand on comprend son positionnement dans les luttes pour les libertés, on se rend compte qu’elle représente plus qu’un fort symbole de résistance. Elle est aussi un repère dans la quête de toutes vérités. Une lumière qui éclaire les esprits

 

*Livres traduits en français:

Être loin de chez moi mais jusqu’où, Paris, iXe, 2012

La Maison du Bosphore, Paris, Liana Levi, 2013

Devenir Homme en Rampant, l’Harmattan, 2014

Parce qu’ils sont arméniens, Paris, Liana Levi, 2015

Verte et les Oiseaux, Editions des Lisières, 2017.


Pour toute information sur les comités de soutien à Pinar Selek en France, consultez le site pinarselek.fr

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